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V’là les prix littéraires !

Comment faire de la critique en littérature, en n’ayant lu aucun des livres consacrés par un prix littéraire ?
Cet exercice n’est pas si compliqué. Il suffit de coller à la critique la plus élogieuse, une autre qui pense que l’auteur s’est surpassé dans une merde absolue. Agitez le tout dans un shaker avec vos idées préconçues et vous aurez comme résultat celui d’avoir renforcé ces dernières. Votre sentiment que la vague gnangnan est en passe de tourner au tsunami fera le must de vos prochaines conversations sur le sujet.
À tout vénérable qui en douterait, sous la Coupole se niche la plus riche collection d’abrutis par l’âge et la suffisance sous des habits d’académiciens qui se puissent encore voir en France. Il fallait donc que le Grand prix du roman de l’Académie française fût décerné à un auteur à talons rouges qui recevrait, des mains de Jean d’Ormesson, son brevet de duchesse dans la salle des glaces du château de Versailles.
Adélaïde de Clermont-Tonnerre : « Le dernier des nôtres », près de 500 pages, Grasset éditeur.
Le Journal La Croix, sa critique :
Le dernier des nôtres : une histoire d’amour interdite au temps où tout était permis.
Ce roman de près de 500 pages raconte l’histoire d’un jeune ambitieux qui tombe amoureux de la fille d’un milliardaire, à New York à la fin des années 1960. Une fresque historique et romantique qui connaît déjà un grand succès populaire. Etc.
Slate magazine, sa critique :
Résumé: Rebecca aime Werner qui aime Rebecca. Vont-ils pouvoir s’aimer? Ils affrontent les DIFFICULTÉS DE LA VIE: elle est fille de millionnaire, il fait fortune dans l'immobilier. Mais L'HISTOIRE parfois contrarie le DESTIN.
(Après une trentaine de pages passables, Adélaïde devient gore.)
…Tout à coup, Adélaïde de Clermont-Tonnerre noue les fils du destin avec de la guimauve. Werner ne sait pas vraiment qui est son père allemand. Rebecca ne connaît pas vraiment la vie de sa mère juive. Tu sens la grosse ficelle du destin ? Chemin de croix gammée de bonnes intentions pour le fils de nazi s’il veut conquérir le cœur de la fille de juive torturée par le nazi qui se trouve COMME PAR HASARD être son père. Mais, est-ce VRAIMENT son père? Ne serait-ce pas son frère jumeau, un nazi GENTIL, ce qui le laverait de tout péché? ON N’EN DIT PAS PLUS…
Faut dire qu’il lui fait un effet bœuf: «ses pupilles dilatées avaient presque mangé ses iris violets» et, dans son slip, il sent «son désir affleurer.» Quand il parle d’elle, ému, il dit LFDMV (pour la femme de ma vie), et parfois «ma beauté», exactement comme Guy Bedos lorsqu'il pelote ses patientes dans son cabinet (Nous irons tous au Paradis). Le voici «fasciné qu’une si petite tête puisse contenir tant de pensées». Tel est le mystère des femmes.
Tout serait parfait si Adélaïde n’avait pas cette étrange passion du food dropping qui la pousse à détailler toutes les agapes des tourtereaux… Mélange du Delly et de Portier de nuit, cette bluette a obtenu le Grand Prix du roman de l’Académie française. 491 pages quand même. On suppose que les momies du Quai Conti ont été sensibles au poids.
Critique du Journal La Croix :
Yasmina Reza, Babylone (Flammarion) Prix Renaudot
Le lecteur sait dès le début de ce roman les ressorts de l’histoire : un homme vient d’assassiner sa femme et se tourne vers sa voisine de palier, qui décide de l’aider. Une intrigue savoureuse dont Yasmina Reza a le secret, mettant les scènes de la vie ordinaire et des vies elles-mêmes ordinaires à l’épreuve de l’inattendu pour déployer un dispositif romanesque captivant et grinçant.
Slate magazine : Lino au Parquet (Prix Renaudot).
«Certains jours, quand je me réveille, mon âge me saute à la gueule.» La narratrice vit à Deuil-l'Alouette et a 62 ans; ça lui pèse, alors elle sert des maximes un peu amères sur les beautés flétries laissées choir: «Quand tu fais la gueule à 20 ans, c’est sexy, quand tu la fais à 60, c’est chiant.» [note d'un père de famille: à 20 ans aussi, c'est chiant]. «Une femme qui te dit je suis dans ma troisième saison t'astringe la bite définitivement!»)
Elle se souvient des 60 ans de son père. Des courses à Auteuil avec Jean-Lino, la veille de ses 60 ans. Elle lui dit: «demain, j’ai 60 ans.» Et lui demande s’il a, lui aussi, 60 ans. Il répond: «Bientôt.» Délicieux souvenirs! C'est le temps perdu façon Paris turf.
Ça se corse, page 20: Jean-Lino apprend des onomatopées à son petit-fils («Rémi adorait.»):
La voici chez elle. Page 21, elle décrit le couloir, l’ascenseur, les poubelles. Page 25, C'EST LA FÊTE. Elle invite 40 personnes à une soirée. Horreur, elle n’a que 7 chaises. Les pages suivantes sont dédiées à la recherche de chaises pliantes, poufs, tabourets. Puis elle compte les verres nécessaires (en verre et en plastique). Ensuite, les flûtes à champagnes (en plastique).
Elle signe une pétition contre le broyage des poussins, avale un Xanax, essaye un nouveau traitement anti-âge même si, attention, elle «désapprouve intellectuellement le terme anti-âge (qui est) culpabilisant et débile mais une autre partie de (son) cerveau épouse la phraséologie médicamenteuse».
Sa mère meurt page 34 mais ça n’est pas très important, elle refourgue une «housse de coussin au crochet» à Ginette et vide l’appartement avec Jeanne («cochon en bois, chat en plâtre, porte-chandelle, poupée provençale, sulfures, soliflores», tout file à la poubelle, sauf les livres de Yasmina Reza), tout ça lui fait «une sorte d’aberrant chagrin».
La soirée est sympa, enfin sympa pour quelqu’un qui a 62 ans à Deuil-l'Alouette. Il y a Georges Verbot, qui mange, boit, ne parle à personne. «Il y a toujours un boulet quelque part». Les autres se passionnent pour la provenance des poulets «du pain de poulet aux épices»: nourris avec des granulés biologiques? Élevés en basse-cour? Jean-Lino en profite pour raconter une anecdote: «J'hésitais à prendre un poulet basquaise et Rémi voulait un poulet frites.» On change de sujet. «Toutes les idées de gauche me désertent peu à peu», balance Lambert «à un moment donné.» On pense. «Peut-être que rien n’est réel, ni joie ni peine.»

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Qui de La Croix ou de Slate à raison ? Mon petit doigt me dit que même si les deux critiques ont été faites dans l’esprit maison, il y a 99 chances sur 100 pour que ce soit Slate magazine qui me conforte dans une décision déjà ancienne de ne jamais lire un ouvrage consacré par un prix littéraire.
Tristes temps sur lesquels il y a tant de choses à dire et l’interprétation que les gens en ont, au lieu de quoi nos élites attribuent des titres et des honneurs à des trouduculs trop serrés pour être honnêtes.

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