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Qui connaît Belinda ?

Jonathan en ouvrant « Philosophie magazine » n’avait qu’un vague besoin de lecture.
Il n’abordait les textes qu’après avoir hésité en feuilletant le mensuel.
Les exposés austères n’amélioreraient pas plus sa bêtise, que Gulliver la perception de l’univers. Il s’attendait aux lieux communs qu’ont habituellement ceux qui pataugent dans la société de consommation, comme les clés indispensables d’un consensus introuvable dans des discussions infinies. « Nous ne faisons que nous entregloser » a dit Montaigne.
Il faut être fou ou prétentieux pour contester les idées reçues que les philosophes se refilent comme les mots de passe qui ouvrent la forteresse de la raison : l’autorité de Platon, la popularité de Comte-Sponville, le charisme de gauche d’Onfray, sans oublier Sartre qui refusa le Nobel..
Quand tout bascula à une page de pub – une page entière consacrée à elle – payée par Stock éditeur. La photo qui en faisait l’essentiel était celle d’une femme, les yeux sur l’objectif dans la préoccupation du sérieux qu’il sied à une femme de lettre.
Certes, ce n’était pas une habituée des magazines, une de ces beautés fades qui a quinze ans et qu’on maquille pour qu’elle en paraisse vingt-cinq. Celle-ci pouvait avoir quarante ans, peut-être davantage, peu importe.
Et Jonathan fut instantanément amoureux de cette image.
Du modeste décolleté brillait une pierre nacrée, agate, opale ?... Deux brides au sommet de l’épaule disparaissait sous l’étoffe comme deux traits d’une fontaine, supportant sous la blouse quelques dessous qui le troublèrent. Cette femme, il l’avait cherchée toute sa vie sans jamais la rencontrer! Et elle était là, sur une page de magazine, en auteur qui pour vendre un livre pose l’air sérieux, un soupçon de gravité aussi…

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Le reste de la publicité n’avait de l’importance que parce qu’elle donnait des renseignements sur l’œuvre et l’éditeur, donc livrait l’identité du modèle à la curiosité de Jonathan.
Il consulta avidement Internet, comme quelqu’un qui cherche désespérément un être cher perdu dans la foule.
L’heure suivante, Jonathan acheta « la réflexion sur la responsabilité intellectuelle et la liberté d’esprit », ainsi Alexandra Laignel, journaliste, qualifiait l’ouvrage qu’il avait dans les mains. Ce n’était pas réellement une critique, plutôt une appréciation flatteuse, pour tout autant qu’une critique doive être faite d’autres éléments qu’élogieux.
Cent pages après, l’amour devint admiratif.
Grand dieu, cette femme ne se satisfaisait pas d’un physique admirable, elle avait ce « je ne sais quoi » à la Jankélévitch qui font les grands écrivains, les très bons philosophes !
Pour faire simple et ne pas sombrer dans le thème du livre, à savoir la superficialité du temps, poncifs de toujours et lieux communs qui « vont de soi », Belinda – c’est le prénom de l’auteur - possède en elle tous les dons : la vivacité d’esprit de Saint-Simon, avec ce rien de mordant dont Jules Renard était jaloux, l’exactitude de la phrase, que Sartre démontre dans son « Flaubert » (L’idiot de la famille) avec un plan d’ensemble à la Vauban, si je peux user d’une métaphore militaire.
A l’aube, il avait fini la lecture, page 207.
Il n’avait vécu avec elle qu'une seule nuit.
Bien sûr, il prendrait tout ce qu’il pouvait dans les bibliothèques des oeuvres de Belinda C., mais quand on aime d’amour, c’est insuffisant.
En quelques tours de roue joindre l’université où elle est maître de conférence, était possible. La voir parler, vivre, réfléchir, se mouvoir, rire avec ses étudiants, cela pouvait se concevoir.
Mais après ?
Il y a toujours un après, le moment de perfection atteint… On veut d’autres bonheurs.
Est-elle mariée , A-t-elle des enfants ?
Et de quel droit importuner une inconnue ?
Jonathan le savait depuis le début, on ne s’introduit pas par effraction dans la vie d’une femme parce qu’elle a, par imprudence, abandonné une photo aux mains d’un éditeur.
Peut-être avait-elle posé ? Lui avait-on demandé de dégager l’épaule gauche, exprès ?
Jonathan agissait sans calcul. Il avait flashé sur un cliché. Le reste n’était qu’un entraînement irrésistible.
Elle ne l’aurait pas cru.
Quand on aime une personne de qualité, il n’y a rien à faire que rester dans l’ombre, soupirer et maudire le sort qui vous a créé si médiocre.
Que lui dire qui ne fût point fade et qu’elle ne sût déjà, ?
Une femme pareille, à l’âge où l’expérience et l’histoire de sa propre vie produisent de si pertinentes pages, a vécu et soulevé des passions, connu des déchirements et des désillusions, à Caen ou ailleurs.
Elle a donc aimé et Jonathan n’en a jamais rien su. Il n’en connaîtra pas davantage. Il est discret et ne commettra pas d’impair. Tout au plus regrette-t-il de n’avoir pas écrit le sonnet « Ma vie à son secret… » au lieu d’Arvers, pour l’envoyer sous pli recommandé à Belinda.
Comment se consoler d’une aventure qui n’aura jamais de fin, puisqu’elle n’a pas de début ?
Ce soir, Jonathan à force de fixer l’image croit voir les lèvres de Belinda s’entrouvrir.
« Elle est trop bien pour moi. », entend-il. Mais non, si cela avait été de sa bouche que fussent sorties ces paroles, elle eût dit « Je suis trop bien pour toi ».
En philosophe, dirait-elle une chose pareille ?

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