« On en a ses cent kilos ! | Accueil | Le nègre et l’art de dire »

Un crime contre l’esprit.

Un crime contre l’esprit du quinquennat de Sarkozy vient de passer presque inaperçu. Le gouvernement Fillon a décidé de pousser la TVA du prix du livre de 5,5 à 7 %.
Cela va rapporter fort peu au Trésor – quelques dizaines de millions d’euros - à côté des milliards qu’il faut trouver pour colmater les brèches d’une économie à la dérive.
A la vente, cela fait quelques centimes de plus à l’unité ; mais sur des livres déjà fort chers, l’effet de hausse provoquera la fermeture de quelques petites librairies de plus. C’est-à-dire, tuera le peu qui reste de plaisir à musarder aux devantures des bouquinistes. Alors que le système n’a de cesse de faire des discours sur la culture et la nécessité du savoir.
Un lecteur assidu en fait l’expérience : le livre papier est inégalé par rapport au livre électronique, même si une galette de 20 centimètres sur 10 peut contenir des dizaines le livres dont les pages défilent sur écran. Mais cette culture compressée restera marginale (moins de 3 % à l’heure actuelle). Tandis que le livre papier peut s’ouvrir, n’importe où sans batterie, sans électricité et sans internet, son prix permettait de limiter le dommage en cas de perte ou de vol. Il offrait des marges recueillant nos apostilles. Il pouvait sommeiller plus longtemps qu’une vie d’homme et recouvrer dès son ouverture, son savoir généreux et sans calcul.
Le livre papier est toujours le souverain maître du savoir et de l’étude. Ce n’est pas demain que les chercheurs, les écoliers et les érudits pourront s’en passer.
Avec la politique de Sarko, l'ensemble de la chaîne du livre est pénalisée de l'auteur aux lecteurs. La Belgique francophone sera également concernée par cette augmentation. Elle l’est déjà par la valse des étiquettes lorsqu’un livre édité à Paris passe la frontière. Il suffit de décoller l’étiquette d’un bouquin de la FNAC pour s’apercevoir que le prix français est majoré, parfois de plusieurs euros, par conséquent la TVA nouvelle ne sera pas indolore pour nous également.
Le livre est un produit de première nécessité, aussi indispensable que la nourriture. Il contribue à la construction intellectuelle de l'individu, cimente le corps social, transmet tous les savoirs. Sans lui, entendrait-on parler de Belinda Cannone, d’Onfray, d’Annie Le Brun ? Aurait-on pu réfléchir au champ social de Bourdieu ? Que saurait-on de Flaubert ? Les mémoires du Duc de Saint-Simon, si indispensables au perfectionnement de la langue, et à la connaissance de la fin du règne de Louis XIV, gîteraient encore dans la grosse malle en cuir que fit saisir Louis XV.
Le cousinage entre le livre et son lecteur est différent de celui qui s’établit avec d’autres objets. La symbolique du livre à son lecteur est bien plus complexe qu’entre une fourchette et son utilisateur. La seule possession d’un livre implique une situation sociale et une culture sous-jacente.

26f00.jpg

La première chose que l’on remarque lorsqu’on pénètre pour la première fois dans une maison amie, c’est la présence ou l’absence de livre, une présence parfois foisonnante et sympathique, une absence que seule une extrême pauvreté pourrait excuser.
J’avais presque cinq ans, lorsque je me suis aperçu que je pouvais lire ! A force d’interpréter un livre d’images sous chacune desquelles couraient des légendes, je questionnai ma mère qui m’expliqua le sens des signes, sans trop insister.
Deux années plus tard (à la maternelle on n’entraînait pas encore l’enfant à une prélecture) en première année, je me rendis compte que je pouvais remplacer les bâtonnets par des lettres et que l’association de ces lettres formaient des mots dont je comprenais le sens !
J’en suis redevable outre l’attention de ma mère, au livre illustré des « Pieds Nickelés ».
Un psychologue américain, Julian Jaynes, a développé l’idée que le cerveau à un hémisphère qui s’est spécialisé dans la lecture silencieuse. Il soutient que ce phénomène est tardif de l’évolution humaine et que le processus est toujours en voie de développement. En effet dans les premiers temps de la raison consciente, la perception était certainement plus auditive que visuelle. Avant l’usage de l’imprimerie en Europe, les livres étaient manuscrits et d’une grande rareté. Ils étaient réservés aux clercs, aux moines et aux riches.
Au lieu de subventionner massivement le livre, d’en répandre partout les bienfaits par les soins des bibliothèques fixes et itinérantes, ce système odieux et méprisable qui commercialise tout et qui n’entend rien qu’à travers le prix et le moyen de produire au meilleur coût, abêtit à la fois le citoyen et l’amadoue, en flattant ses bas instincts.
Chaque jour qui passe dévoile un peu plus l’ignominie des intentions. Hier c’était les dimanches pseudo politiques, d’une grande pauvreté d’esprit ; demain ce seront les aboiements officiels dans des domaines pseudo culturels, mascarades des temps nouveaux, et chose absolument incroyable, avec le concours de nos universités devenues si incultes, qu’elles sont les parures du commerce et de l’industrie, exclusivement attachées aux « délices » de l’argent.

Commentaires

Même si nous ne lisons pas les mêmes livres, je te suis à 100% mon cher Richard. Superbe texte (pour une fois) !

Poster un commentaire