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Embauche.

- Croyez, Monsieur le Président Mordurière, que c’est un grand honneur pour moi que vous…
-Voyons, camarade Leguigneux, entre militants… pas de chichis, sais-tu.
-Je me suis étonné que vous… que tu t’adresses à moi.
-Tu peux continuer à me dire vous, ça ne me gêne pas.
-C’est sans doute pour me demander des nouvelles de la section de Monstrueux que vous m’avez fait venir. Vous savez, je ne suis qu’un petit membre sans mandat et je n’en peux dire que du bien… L’honnêteté de…
-Tututu, camarade. Je les connais à Monstrueux. Qui n’a pas entendu parlé du Président Mordurière dans le Borinage, hein ! Ce n’est pas pour ça que je t’ai fait venir à mon bureau…
-Tant que j’y pense, Monsieur le président, j’aurais besoin d’un justificatif pour l’absence de la journée.
-Où travailles-tu ?
-Chez Mordu et fils.
-Ah ! je les ai dans ma liste des donateurs du parti… très bien. C’est dur, hein !, chez Mordu de gagner sa croûte ! Je vais faire donner un coup de fil à Alphonse, le père. Tu auras ta journée…
-Merci, Monsieur le Président.
-C’est naturel… Entrons dans le vif du sujet. Tu as toujours travaillé chez les Mordu ?
-Non. Avant j’étais chez Strombelle, au four, puis à l’usine de fer, encore avant j’étais à la Sambre et Meuse… mais j’ai commencé…
-Bref, tu travailles depuis quand ?
-Depuis l’âge de quatorze ans.
-Donc tu es un pur.
-Un pur quoi ?
-Un pur ouvrier…
-J’ai pas eu la chance de faire des études…
-Oui, ils disent tous ça. Mais ça n’a pas d’importance. C’est juste ce qu’il me faut.
-Tous les Leguigneux sont du parti… Je ne vois pas ce que vous me voulez ?
-Je t’explique. Comme tu peux le voir dans ce bureau, avec les employées derrière la cloison, la salle de réunion que tu as dû traverser pour venir jusqu’à moi…
-Oui, c’est un peu comme, je ne dirai pas chez les Mordu qui ont leur bureau dans la cuisine de la vieille Mordu, mais comme chez Tarentèle…
-Tu as travaillé chez Tarantèle ?
-Oui, six mois… C’était juste avant qu’on n’arrête le fils, comme le père était en fuite…
-Une bien triste affaire… On en était où ?
-Je disais qu’en venant ici, je me serais crû à la direction de Tarentèle… et…
-…voilà, et, vois-tu, camarade, quand il m’arrive de finir les réunions par une vibrante Internationale, je suis un peu gêné…
-Faut pas Président. On vous aime bien à Monstrueux…
-Je sais. Mais, il me vient parfois des remords.
-Mais…

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-Ne m’interromps pas, tu veux ? Alors, que je dois défendre des braves types comme toi qui travaillent toute leur vie pour des ronds de carotte, je suis ici à me demander si je suis entouré des collaborateurs qui me conviennent.
-On a eu le camarade Floréal de la Confusion qui est venu nous parler à la section de Monstrueux de l’avantage d’être de notre parti en temps de crise… Il était très bien, avec de beaux mots et tout, même que ma femme, qui était avec moi, a un peu pleuré…
-Justement, Floréal c’est un con. Il sort de l’université de Bruxelles, c’est tout dire…
-Je ne comprends pas…
-Si tu me laissais t’expliquer ? Je me suis retrouvé un jour poing levé à chanter l’Internationale et je me suis demandé si ce n’était pas un autre qui chantait à ma place. Eh bien ! non, c’était moi. Et il y avait à côté de moi rien que de la crème de direction, des gens du sérail, élevés par des ouvrières dans une ruche qui allait bientôt compter trop de reines et quelques bourdons : Marie, Laurette, Philippe, Fadila, Jean-Claude, Karine, Thierry, Jean-Charles, Laurent, Joëlle, Paul et les autres…
-Personnellement, je ne connais personne de ces camarades…
-Tu ne les a jamais vus que sur les affiches électorales. Et je me suis trouvé mal. Qu’est-ce que je foutais-là coupé de ma base, à écouter des mots, encore des mots, quand tout fout le camp dehors… Je me suis dit, c’est à cause du triple vitrage. Ils n’entendent plus les bruits du dehors. Puis je me suis dit, merde, moi non plus…
-Je ne comprends rien à ce que vous me dites, Président Mordurière, rien du tout !
-Jules Leguigneux, manoeuvre métallurgiste, ignoré de tous, humilié avec tes douze cents euros mensuels pour nourrir ta famille, veux-tu être député ? Tu seras mon bras droit. Tu m’apprendras la souffrance du bon peuple. Le veux-tu ?
-Bien ça alors, je n’en reviens pas. Je ne suis pas capable, Monsieur le Président ! Jamais je ne le pourrais !
-Eux non plus ne sont pas capables, eux pourtant n’ont pas hésité. Ils ont pris ça comme si cela leur était dû. Et tu vois le résultat. Tu ne pourrais pas faire pire !
-Dans ces conditions…
-Tu sais que tu me plais, toi !
-Justement, de ce côté-là, pas question… On vous connaît, sauf votre respect…

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